Un récit d’apprentissage face à la maladie
Comment interroger un invité sur les sentiments les plus difficiles de son histoire sans que leur formulation soit comprise comme leur approbation ? Comment préserver la complexité d’un récit lorsque quelques phrases, détachées de la trajectoire dans laquelle elles s’inscrivent, peuvent prendre un tout autre sens ?
L'entretien diffusé le 16 septembre dans « Le Grand Portrait » de France Inter a suscité des réactions de la part d’un collectif luttant contre les préjugés envers les personnes en situation de handicap. Sonia Devillers recevait Guillaume de Tonquédec à l’occasion de la parution de « Ta mère et moi », dans lequel le comédien revient sur son histoire familiale, marquée par la sclérose en plaques de sa mère et la maladie d’Alzheimer de son père.
Pour comprendre cette interview, il faut revenir au sens du livre. Guillaume de Tonquédec y raconte l’amour qu’il porte à ses parents, mais aussi les difficultés qu’il a longtemps éprouvées à regarder leur maladie en face. Il raconte la fuite, la peur, la gêne, le refus de voir sa mère perdre progressivement certaines de ses capacités, puis son père être à son tour atteint par la maladie.
« Ta mère et moi » est le récit de ce cheminement : celui d’un fils qui a d’abord tenu la maladie à distance avant de comprendre qu’il devait l’affronter pour rester auprès de ceux qu’il aime. Peu à peu, il apprend à regarder autrement ses parents et ce qui leur arrive, mais aussi à leur dire ce qui lui était jusque-là difficile à exprimer : qu’il les aime. C’est un récit d’apprentissage, du refus à l’acceptation, de la fuite à la présence et cette trajectoire est essentielle pour comprendre certaines phrases de l’entretien qui, prises isolément, ont pu heurter.
Lorsque Guillaume de Tonquédec évoque « la honte » qu’il a éprouvée face au handicap de sa mère, il ne la présente pas comme un jugement sur les personnes handicapées. Il raconte rétrospectivement un sentiment qu’il a ressenti et explique comment il a évolué. C’est dans ce contexte que Sonia Devillers lui dit : « tout simplement vous ne supportez pas les handicapés, ils vous font honte ». Cette phrase reformule le sentiment que son invité éprouve à un moment donné de son existence et le confronte à ses propres mots. La formulation peut être jugée abrupte ou trop générale mais son sens ne peut pas être dissocié de ce qui la précède et de ce qui la suit. Il ne s’agit pas d’affirmer que le handicap serait honteux, mais d’interroger un homme sur la honte qu’il reconnaît avoir ressentie à une période de sa vie et sur le chemin qui lui a permis de la dépasser. Faire entendre cette étape de son parcours ne revient nullement à la cautionner.
Il importe donc de lever toute ambiguïté : cette formulation ne saurait être interprétée comme l’expression par Sonia Devillers de sa propre conception du handicap, et encore moins comme une position de France Inter. La journaliste exerce ici son métier : elle reformule de manière directe les sentiments exprimés par son invité pour l’amener à les expliciter. Confondre cette reformulation avec une prise de position serait méconnaître la nature même de l’entretien journalistique.
Une autre critique est formulée : l’absence d’avis contradictoire. Pourquoi ne pas avoir donné la parole à une personne handicapée ? Pourquoi ne pas avoir abordé les aides, l’accompagnement ou les politiques publiques ?
Ces questions sont légitimes et il nous semble utile de revenir sur la promesse éditoriale de cette émission. « Le Grand Portrait » est un entretien avec une personnalité, il ne s’agit ni d’une table ronde, ni d’un débat, qui en l’occurrence aurait été ce jour-là consacré aux politiques publiques de l’autonomie ou des aidants. Guillaume de Tonquédec était invité à raconter une histoire personnelle et familiale. Un témoignage intime peut comporter des sentiments difficiles à entendre. Lorsqu’un invité raconte avoir éprouvé de la honte, du rejet, de la colère ou de l’épuisement, la diffusion de cette parole ne signifie pas que la radio transforme ces sentiments en vérités générales.
Par ailleurs, exiger qu’à chaque récit individuel corresponde immédiatement une parole contradictoire modifierait profondément la nature de l’entretien. Cela ne dispense évidemment pas Radio France de faire entendre, dans l’ensemble de ses programmes, la diversité des expériences et notamment la parole des personnes directement concernées par le handicap; les journalistes et producteurs des différentes chaînes le font d’ailleurs régulièrement comme en attestent ici les reportages et émissions.
Il convient de ne pas prêter à cette séquence un sens qu’elle n’a pas. Cet entretien raconte le parcours d’un fils qui, sans dissimuler ses propres difficultés, est passé de la peur et du refus de la maladie à l’acceptation, à la présence auprès de ses parents et à son amour pour eux.
Entendre cet entretien comme l’expression d’une hostilité au handicap reviendrait à inverser le sens même du témoignage. La vigilance sur les mots est indispensable. Elle doit aller de pair avec une exigence tout aussi essentielle : respecter le contexte dans lequel ils sont prononcés et ne pas confondre le récit d’un sentiment difficile avec sa promotion ou son approbation.
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Au-delà de cet entretien, les messages adressés à la médiation cette semaine témoignent une nouvelle fois de l’attention portée par les auditeurs aux choix éditoriaux des chaînes, mais aussi de la diversité de points de vue et parfois de l’opposition sur un même sujet.
Le départ de Charles Sapin et la question du pluralisme
Le retrait de Charles Sapin a suscité cette semaine encore de nombreux courriers. Une large partie des auditeurs qui ont écrit à la médiation accueillent favorablement cette décision, certains saluent la mobilisation de salariés, de syndicats et d’auditeurs et indiquent avoir repris l’écoute de France Inter. Mais d’autres messages portent une appréciation différente sur cet épisode et regrettent un départ intervenu sous la pression, ils s’interrogent sur la capacité de l’antenne à accueillir une diversité de sensibilités et de points de vue.
Comme nous l’avions déjà évoqué dans les Lettres précédentes, le cas de Charles Sapin fait apparaître une interrogation récurrente dans les courriers : celle du pluralisme sur France Inter. Les auditeurs l’associent directement aux missions du service public et à la diversité éditoriale de l’antenne mais, pour cette même séquence, en tirent des conclusions opposées : pour les uns, ce départ répond à une exigence qu’ils jugent conforme au service public ; pour les autres, il nourrit leurs interrogations sur son ouverture à des sensibilités différentes.
Carburants : expliquer davantage
La hausse du prix des carburants alimente également les messages : les auditeurs considèrent que l’information doit rendre compte du quotidien, mais aussi donner les éléments permettant de le comprendre.
Ils ne demandent pas seulement de connaître, jour après jour, le prix affiché à la pompe, ils souhaitent surtout mieux comprendre ces augmentations. Les différences de prix entre pays européens méritent, selon eux, davantage d’explications, tout comme les mécanismes de fixation des tarifs ou encore le coût et le financement des dispositifs publics destinés à soutenir les automobilistes.
D’autres souhaitent que le sujet soit élargi aux choix de mobilité : comment réduire la dépendance au pétrole ? Que peuvent réellement apporter l’écoconduite ou le covoiturage ? Quel est le coût global d’une voiture, thermique ou électrique ? Dans quelles situations le passage à l’électrique est-il pertinent ?
Les antennes ont consacré de nombreux reportages et émissions à ce sujet, à retrouver ici.
À l’inverse, certains auditeurs disent leur lassitude face à la répétition des reportages consacrés au prix des carburants. Ils craignent qu’un sujet très présent ne finisse par en évincer d’autres et réclament davantage de place pour la santé, l’école, le handicap, les institutions ou encore l’actualité internationale. Nous leur indiquons que ces sujets ont également toute leur place sur les antennes et qu’ils peuvent être retrouvés et écoutés chaque jour sur le site de Radio France.
Sécheresse : les mots de la météo interrogés
Les bulletins météo font eux aussi réagir, cette fois en raison du vocabulaire employé alors que la sécheresse se prolonge. Des auditeurs regrettent l’utilisation d’expressions telles que « beau temps », « bonne nouvelle » ou « la situation s’arrange » lorsque le retour du soleil ou l’absence de pluie sont annoncés. Ce qui peut sembler agréable du point de vue des activités quotidiennes peut avoir des conséquences très différentes pour les cultures, les forêts, la faune ou les ressources en eau. Des auditeurs demandent donc une présentation météo plus neutre et attentive au contexte climatique. Un auditeur rappelle notamment le lourd bilan humain et environnemental des épisodes de chaleur et des incendies de l'été et souligne le décalage entre certaines expressions traditionnellement utilisées dans les bulletins et la réalité de leurs conséquences.
Annie Ernaux : un entretien qui divise
L’entretien d’Annie Ernaux dans « Recto Verso », le 20 septembre, a suscité des réactions particulièrement contrastées.
Plusieurs auditeurs critiquent les prises de position de l’écrivaine sur la Palestine et son soutien à La France insoumise et, à travers cet entretien, interrogent une nouvelle fois le pluralisme sur France Inter. D’autres portent au contraire un regard très favorable sur les prises de position d’Annie Ernaux et saluent son engagement.
Au-delà de ces désaccords, des messages soulignent la qualité de l’entretien conduit par Nicolas Demorand : des questions directes, une écoute sensible, le temps laissé à l’invitée pour développer ses réponses, ce que permet le format même de « Recto Verso », fondé sur des entretiens approfondis.
Ces réactions rappellent là encore une distinction importante : recevoir une personnalité qui exprime des convictions politiques ne signifie pas que l’antenne les partage. La question du pluralisme s’apprécie dans une perspective plus large que les opinions exprimées par un invité au cours d’un seul entretien.
« C’est loin mais c’est beau » : la parole aux territoires
Les auditeurs savent aussi écrire à la médiation pour dire leur satisfaction et nous les en remercions ! La nouvelle émission de Charline Vanhoenacker, « C’est loin mais c’est beau », diffusée le samedi à 17 heures, reçoit de nombreux encouragements. Les auditeurs apprécient son ancrage local et la place accordée aux habitants et aux élus. Transports, logement, environnement, culture, urbanisme : les sujets du quotidien permettent de confronter des expériences et des points de vue différents dans des échanges que les auditeurs décrivent comme respectueux. Ils y voient une illustration concrète de la mission de proximité du service public et apprécient que l’antenne sorte de Paris et des débats tels qu’ils se déroulent sur les réseaux sociaux pour aller entendre les territoires ruraux.
Le ton de l’émission et l’humour de Charline Vanhoenacker sont également salués. Certains auditeurs formulent déjà un souhait très simple : que cette émission s’installe durablement dans la grille.
Thomas Poitevin : une respiration humoristique regrettée
L’arrêt de la chronique de Thomas Poitevin dans « La Grande Matinale », annoncé jeudi dernier par l’humoriste lui-même, provoque une forte déception. Les auditeurs saluent des chroniques jugées fines et percutantes, ainsi que les personnages qui les animaient, parmi lesquels Véro Clayderman Pilouchet. Le comédien a annoncé sa décision sur Instagram le 17 septembre :
"J'ai décidé de quitter le billet d'humour de 7h58 de la matinale d'Inter", a-t-il écrit sur le réseau social, en indiquant qu'il s'agissait d'une "décision artistique, personnelle et tout à fait réfléchie. Il m'est apparu très vite qu'il ne m'était pas possible de faire exister pour l'auditeur une bulle de fiction dans un timing aussi court (2 min 30s), et dans une séquence aussi intense que celle du 7/8, la tranche de 07h00 à 08h00".
Plusieurs auditeurs indiquent qu’ils souhaitent retrouver, avant le journal de 8 heures, cette respiration humoristique qui permet de rompre momentanément avec le rythme et parfois la gravité de l’actualité.
Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes
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